Vingt ans après la disparition de Roland Topor, la BNF organise une grande rétrospective de son travail. Le spécialiste de Topor Alexandre Devaux et la conservatrice de l’institution Céline Chicha-Castex relèvent un défi de taille : rendre hommage à un artiste extrêmement prolifique, qui a exploré tous les supports du dessin de presse au dessin animé en passant par la linogravure, l’estampe, les décors de théâtre… Ils dressent le portrait d’un homme qui a tissé une œuvre irrésistible entre humour angoissé et liberté totale. Retour sur la trajectoire d’un artiste résolument à part.

L’imagination, une condition de survie

Topor naît en 1938 à Paris, de parents juifs polonais émigrés en France en 1930. Son père est emprisonné à Pithiviers en 1941. Le jeune Roland accompagne sa mère et sa sœur lui rendre visite en prison et la vision de son père mangeant dans un seau collectif imprime sa rétine à tout jamais. Lorsque ce dernier réussit à s’échapper, toute la famille doit apprendre à mentir pour le protéger. “La notion du mensonge dans son œuvre est très importante, explique Alexandre Devaux. Il explique souvent que les images mentent, mais que la réalité ment aussi. L’imagination devient chez lui une condition de survie, une résilience.” La famille Topor se cache ensuite à la campagne, où Roland découvre la vie rurale et un nouveau rapport à la mort. Ces souvenirs violents de l’enfance, on les retrouve tout au long de sa carrière dans les visages inquiets qu’il met en scène, habités par la névrose et l’angoisse.

Un électron libre

Se rêvant peintre, Roland Topor s’inscrit aux Beaux-Arts, où il rejoint finalement l’atelier de gravure d’Edouard Goerg. Topor se met au dessin d’humour (sans légende) après avoir découvert le livre Complainte sans parole, de Siné. Le surréalisme, la pataphysique, le polar constituaient déjà sa culture, en découvrant Siné, il se met au dessin d’humour, mais d’un nouveau genre : violent, sans légende, noir, et hérité des dessinateurs américains du New Yorker et notamment de Saul Steinberg.

C’est à cette époque que Topor s’affirme en électron libre de la scène française, une position qu’il gardera tout au long de sa carrière. Si Topor se rapproche de certains éditeurs, d’auteurs et d’artistes, il ne veut appartenir à aucun groupe. Quand ses amis Jodorowsky et Arrabal essaient de l’introduire auprès du groupe des surréalistes, il rejette en bloc le “dogmatisme” d’André Breton et préfère fonder son propre mouvement qu’il nomme “Panique”. Quand il rejoint la bande d’Hara Kiri, le “journal bête et méchant” de Cavanna et Choron en 1961, c’est pour le quitter cinq ans plus tard, parce qu’il n’y est souvent pas payé et que les commandes se multiplient sur d’autres supports comme Elle ou le New York Times. “Dessiner l’actualité, ça m’emmerde” explique-t-il simplement. Il arrête aussi très rapidement ses contributions au Canard Enchaîné, ne se considérant pas comme un journaliste. Il se rapproche des Nouveaux réalistes, du situationnisme, de Cobra, de Fluxus sans jamais rejoindre ces mouvements. “Topor voulait une déhiérarchisation totale” analyse Alexandre Devaux.

Roland Topor

Roland Topor, Affiche promotionnelle pour le journal Hara-Kiri, 1961. BnF, Estampes et photographie © Adagp, Paris, 2016

Un touche-à-tout de génie

L’exposition rend hommage à cette liberté et à la multiplicité des supports que Topor a exploré pendant sa carrière. On commence ainsi le parcours par ses personnages chauves coiffés d’un chapeau melon. “C’est une figure récurrente, qui vient des revues d’illustration des années 30, explique Alexandre Devaux. Topor est très marqué par la gravure populaire.” Le commissaire a fait le choix de montrer les originaux près des supports sur lesquels ils ont été imprimés, ce qui permet notamment de voir que l’artiste aimait à revisiter les mêmes motifs, voire à réutiliser le même dessin. Son personnage à la bouche béante, la mâchoire inférieure lestée d’un marteau (Marteau pilon poil au menton) est ainsi réutilisé en couverture de la revue Mépris, dans un recueil de lithographies, ainsi que pour une affiche d’Amnesty International.

Tous les supports sont explorés par Topor. On découvre ainsi des revues artistiques, marginales, plus ou moins confidentielles, auxquelles il s’est amusé à contribuer sa vie durant (Kitsch, Kamikaze, Le Fou parle, Mépris), ses illustrations choc pour de grands journaux et son travail pour l’édition. Là encore, l’œuvre de Topor est extrêmement éclectique. Il illustre aussi bien les aventures d’Alice au pays des merveilles pour la Banque Veuve Morin-Pons, un roman de Patricia Highsmith, les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, l’encyclopédie de la santé, L’écume des jours de Boris Vian… “Ce que cet ensemble montre, explique Alexandre Devaux, ce sont ses nombreuses accointances littéraires et ses amitiés. Il n’illustre pas des gens qu’il n’aime pas lire.” Son travail suit ainsi la trajectoire de ceux avec qui il s’est lié, de Giovanni Gandini des éditions Milano Libri à Jean-Jacques Pauvert en passant par l’auteur de science fiction Jacques Sternberg ou la figure de la Beat Generation Lawrence Ferlinghetti.

D’autres font appel à lui en-dehors du milieu de l’édition. Fellini lui demande ainsi des illustrations pour une scène de son Casanova, présentée dans l’exposition. Eddie Mitchell en fait de même pour l’une de ses pochettes de disque. Son ami Jérôme Savary l’invite à Chaillot pour présenter son interprétation explosive de l’Ubu Rex d’Alfred Jarry, après avoir découvert son travail sur les décors et les costumes de l’opéra de Krzisztof Penderecki. Il ne faudrait pas oublier de mentionner les expérimentations de la dernière salle, où l’on voit comment l’artiste a exploré le format du livre avec un recueil destiné à être tâché (Le Tachier), un livre à bouton pour se déstresser, un ouvrage dépliable qui fait six mètres de long…

Roland Topor

Roland Topor, Vierge quand même (1996), Acrylique sur toile
En vente sur ARTVIATIC

“L’un des plus grands esprits graphiques du XXème siècle”

“C’est d’abord la noirceur de l’humour de Topor qui a marqué les esprits des lecteurs de son époque, explique Alexandre Devaux. Puis, ensuite, des délires psychologiques de plus en plus complexes, entre onirisme et visions angoissées, ce que caractérise le terme de Panique.” Sa manière unique de représenter ses idées en un dessin, sans légende, a marqué les générations futures. “L’un des fondateurs du studio de graphisme new-yorkais Push Pin Studio considérait que Topor était l’un des plus grands esprits graphiques du XXème siècle”, explique le commissaire. “Il avait une grande capacité à synthétiser ses idées et un sens de la composition incroyable”.

Avec le temps, on remarque que son style s’affine, des premières estampes aux dessins colorés des années 70. “L’utilisation de la couleur s’intensifie à partir du moment où il fait du dessin animé en parallèle”, raconte le commissaire. On peut en effet voir de très belles images de La Planète sauvage, réalisé par René Laloux à partir de ses dessins. Dans le catalogue, le dessinateur Frédéric Pajak explique : “À la fin des années 1970, ses dessins ressemblent à des tableaux. Ils doivent davantage à l’allégorie qu’au “coup de poing dans la gueule”.” C’est notamment le cas de sa très belle dernière série de lithographies Jeux de table, qui lui permettra de créer L’hiver sous la table, une pièce qui s’inspire de l’expérience de son père.

Roland Topor qui a écrit des pièce de théâtre, illustré des articles de presse, publié des romans, dessiné des décors, imaginé une émission pour les enfants (Téléchat), écrit pour la télévision reste même en 2017, un électron libre dont il convient de découvrir l’œuvre dans toute sa multiplicité.

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