À l’occasion du centenaire de la mort d’Auguste Rodin, le musée Rodin et le Grand Palais organisent une exposition monumentale qui retrace non seulement la carrière du sculpteur mais aussi son influence immense sur les artistes qui lui ont succédé. On peut notamment y découvrir plusieurs œuvres d’Henry Moore, dont la pratique protéiforme (dessin, photographies, sculpture) s’est beaucoup nourrie du travail de l’artiste français.

Un apprentissage marqué par l’œuvre de Rodin

Dans une interview des années 70 republiée par le Guardian, Henry Moore se souvient de l’influence de l’artiste français sur sa carrière. Il évoque notamment comment cette figure tutélaire a inspiré ses premières œuvres. “Quand je suis allée à la Leeds School of Art, explique Moore, je me souviens avoir fait une sculpture très influencée par Rodin, qui représentait un vieil homme avec une barbe. Il était très maigre et décharné, et il s’est cassé parce que je n’y connaissais rien en armatures. […] J’ai ensuite fait une autre œuvre influencée par Rodin, toujours en 1919, qui représentait une tête de bébé.”

Un intérêt pour le corps humain

Moore explique ensuite avoir croisé pendant ses études au Royal College of Art de Londres des personnes qui avaient bien connu l’artiste français, disparu en 1917. En étudiant son travail, son admiration n’en a été que plus grande. Il a même collectionné des œuvres du maître et possédait un plâtre de L’Homme qui marche. “Rodin est tout aussi universel dans ses petits travaux que dans ses sculptures monumentales, analyse l’artiste. Pour moi, le génie de Rodin repose dans sa manière de s’identifier au corps humain. Il pensait que c’était la base de toute sculpture.”

Henry Moore

Henry Moore, Hands of the artist (1981)
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Moore lui même disait, en parlant de son art, que “l’on peut exprimer bien plus amplement ses sentiments sur le monde à travers le corps humain que de n’importe quelle autre manière”. Le corps a ainsi traversé toute son œuvre : dans son intégralité (ses célèbres “reclining figures”), évidé ou percé. Il a aussi exploré certains membres. Ses dessins de mains ou de poignets sont ainsi présentés dans la rétrospective Rodin au Grand Palais. D’aucuns voient dans cette obsession de Moore pour le corps humain le souvenir terrible de la Première Guerre mondiale, qui a marqué l’artiste dans sa chair. Il a en effet souffert d’une intoxication au gaz suite à la Bataille de Cambrai en 1917.

Au fur et à mesure de sa pratique, Moore va réduire la silhouette humaine à des formes de plus en plus abstraites.

Une fascination pour la photographie

Rodin était un artiste d’avant-garde à de nombreux égards. L’exposition du Grand Palais souligne notamment qu’il avait une approche très intéressante de la photographie, qui a eue par la suite un impact important sur d’autres artistes et notamment sur Moore.

À la fin de sa vie, Rodin possédait une collection de plus 7000 tirages de natures très diverses : des paysages, des nus, des portraits… Il s’en servait notamment comme modèles pour ses sculptures. Comme on peut le voir dans l’exposition, il possédait aussi des photographies de ses œuvres, qu’il aimait retoucher d’un coup de plume. À partir de 1880, ces travaux deviennent des œuvres à part entière.

Dès le début des années 1930, Henry Moore commence lui aussi à s’intéresser de près à ce médium. Il s’en sert notamment pour documenter l’évolution de ses travaux. Comme l’explique Marin R. Sullivan dans un essai sur le sujet, “Moore utilise la photographie non seulement pour promouvoir et pour documenter son œuvre, mais aussi pour transformer et disperser des objets profondément tactiles et les faire sortir des limites du monde matériel.”

“Ce qui rapproche Rodin et les artistes [comme Henry Moore], c’est la façon dont ils traitent la photo, explique Antoinette Le Normand-Romain, co-commissaire de l’exposition du Grand Palais à RFI. Ils partent d’une photo, mais ils n’hésitent pas à la découper, à ajouter des éléments supplémentaires, des inscriptions, à la reprendre à la gouache, etc. Ces artistes ont travaillé la photographie comme Rodin l’avait fait.”

Une nouvelle page dans l’histoire de la sculpture

Dans son interview au Guardian, Moore n’hésitait cependant pas à souligner les différences qui existaient entre l’art de Rodin, nourri par l’influence de Michel-Ange et le sien, enrichi de la découverte des œuvres venues d’Afrique ou d’Océanie. L’artiste britannique s’est notamment affranchi de l’obsession du sculpteur français : celle de retranscrire le mouvement. Les deux artistes travaillaient d’ailleurs de manière totalement différente. Moore taillait dans la matière, là où Rodin la modelait.

“C’est l’un des points majeurs sur lesquels ma génération a différé de Rodin, expliquait Moore au Guardian dans les années 70. La sculpture ne devrait pas, selon moi, représenter un mouvement physique existant. Je n’ai jamais recherché cela. Je crois que la sculpture est faite à partir d’un matériau statique, immobile.”

Leurs œuvres, comme le montre l’exposition du Grand Palais, sont complémentaires. Elles écrivent une histoire passionnante de la sculpture et une évolution historique de la représentation du corps humain.

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