L’appartement de Paquita Escofet est niché au fond d’une cour verdoyante, au milieu des grandes galeries du Marais. En pénétrant chez elle, on découvre une grande pièce dont les murs sont couverts de son dernier accrochage d’artistes russes, autour du thème Girls Meet Boys. Ces expositions privées sont le fruit de longues réflexions, de voyages incessants dans une imposante collection qui compte plus de 500 œuvres, conservée à Paris, en province et à Moscou. Cette fois, l’exposition met en avant l’esprit politique, drôle, piquant de Mamyshev Monroe ou du duo Elikuka et les superbes installations Land Art d’Infante Arana.

La collection de Paquita Escofet raconte des histoires. La sienne, celle d’une jeune française expatriée en Russie, avide d’art et de rencontres, et celle de ses amis, de jeunes artistes russes excentriques et curieux. C’est une collection composée au hasard de rencontres, de coups de cœur, de week-ends dans les squats de Leningrad. C’est avant tout une histoire d’amour avec la Russie qui a un début mais pas de fin.

De Malevitch à Afrika

Le début s’écrit en 1979 quand la jeune Paquita Escofet, qui étudie le russe à l’Inalco à Paris, décroche une bourse d’études et s’envole pour Moscou. À l’époque, Léonid Brejnev dirige l’Union Soviétique. Elle tombe amoureuse du pays et d’un jeune étudiant collectionneur, avec qui elle se marie. “Il collectionnait les livres pour enfants illustrés par les artistes des avant-gardes comme Rodtchenko ou Malevitch, se souvient la collectionneuse. Ces artistes semblaient n’intéresser encore personne à l’époque.” Curieuse de connaître des scènes plus contemporaines, Paquita Escofet essaie d’aller à la rencontre des artistes de la scène moscovite.

Son mari l’introduit alors auprès d’artistes non conformistes, avec lesquels elle n’arrive pas à tisser des liens. Ils sont plus âgés et son statut de jeune française privilégiée fraichement embauchée à l’ambassade de France ne facilite pas sa relation avec ceux qu’elle connait encore peu et dont beaucoup ont énormément souffert. “J’avais envie de rencontrer les gens de ma génération” se souvient-elle aujourd’hui. Le déclic arrive au hasard d’une rencontre avec le peintre Serguei Bougaiev, qui se fait appeler Afrika. Il lui explique que pour prendre le pouls de la création russe, il faut aller à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg, ndlr). Afrika l’entraîne tous les week-ends de squat en squat et elle découvre une scène artistique et musicale en pleine effervescence.

Paquita Escofet

Albert Youri, “Cinq Petits Cochons”, Huile sur toile 200x150cm Moscou 1991

“La plupart de ces artistes travaillaient à la surveillance des chaudières au Musée russe et ailleurs, explique-t-elle. C’est dans ces caves que les gens se rencontraient, fumaient, buvaient, parlaient d’art, dessinaient… J’ai fait la connaissance de ce milieu très marginal.” Une scène littéralement underground. Elle commence alors à acheter des œuvres dans ce cercle d’amis avec qui elle fait la fête le week-end. Sur les photographies qu’elle garde de cette époque, on voit cette jeunesse excentrique coiffée des mêmes looks que les stars de la new wave. “Pour eux, j’étais comme un lien avec l’occident, se souvient Paquita Escofet. Je les habillais, je leur offrais des disques. Ils avaient un désir de s’informer sur le plan culturel de ce qui se passait dans le monde. En échange, ils m’offraient souvent des œuvres.”

De Leningrad à Moscou

Au milieu des années 80, les choses changent au sein de ce cercle d’amis et Paquita Escofet tourne son attention vers la scène de Moscou. À Leningrad, le mouvement artistique était “sauvage, spontané”. Le peintre Timour Novikov affirmait que tout le monde pouvait être artiste du moment qu’il avait une personnalité. À Moscou, elle découvre un autre monde peuplé d’artistes conceptuels. De la “figuration folle” de Leningrad, elle passe aux travaux de Kabakov, Monastyrski, Nikita Alexeiev… “Heureusement, se souvient-elle, j’ai réussi à approcher ces artistes grâce au collectif les Champions du Monde. Ils étaient beaucoup plus fous que les autres moscovites !” Pionniers de la performance, ils n’hésitent pas à détruire ou à laisser sur place les œuvres qu’ils viennent de produire.

Paquita Escofet

Lef Caviar, Alexander Kosolapov, photographie numérique, 2009

Paquita Escofet quitte la Russie en 1986, mais elle ne se détourne pas pour autant de sa collection. Pendant des années, elle continue de se rendre à Moscou chaque mois pour son travail. Le marché commence à s’intéresser à ces artistes en 1988 avec l’organisation d’une vente par Sotheby’s. Depuis, la cote de ces artistes varie selon les crises économiques du pays. Celle de 2007 les a particulièrement fragilisés. “Même à des moments où mes artistes ne vendaient rien, j’étais là, explique-t-elle. Je me devais de les soutenir surtout dans ces moments difficiles”. Encore aujourd’hui, quand elle visite des ateliers, il lui arrive de repartir avec plusieurs œuvres quand elle ne devait en acheter qu’une, convaincue par la passion des artistes. “Toutes les œuvres ont une histoire, analyse-t-elle. Ça peut être un coup de cœur, un coup de folie, une résistance avec l’artiste. Si ce dernier m’est proche, et ils me sont tous proches, il n’y a pas de mauvaise œuvre. C’est pour ça que l’art est formidable !” Les scènes successives n’ont jamais arrêté de la passionner. Elle parle aujourd’hui avec effusion du jeune duo Elikuka dont elle a accroché une photographie dans son entrée, et qui s’inscrit dans la lignée espiègle et frondeuse qui lui parle tant.

Des squats au Centre Pompidou

Avec le temps, elle a appris à faire vivre sa collection et elle accepte notamment de se séparer de certaines œuvres pour en acquérir d’autres. 14 de ses toiles ont ainsi rejoint les collections du Centre Pompidou et sont actuellement visibles dans les salles dédiées à Leningrad et au groupe Champions du Monde. 9 ont été acquises par la Vladimir Potanin Foundation et cinq ont été offertes par Paquita Escofet. Quand on demande à la collectionneuse s’il était difficile de s’en séparer, elle s’amuse de la question. “Bien sûr, mais quand c’est pour les voir accrocher au Centre Pompidou, on ne se pose pas de question ! On a l’impression de faire quelque chose d’important pour l’artiste mais aussi pour l’art russe contemporain, trop peu connu en occident.”

Aujourd’hui encore, après 35 ans de collection, Paquita Escofet voudrait encourager chacun à se lancer. “Toute personne peut collectionner, conclut-elle. Il ne faut pas avoir peur d’aller voir les artistes, ils ne demandent que ça ! C’est important de les soutenir.” Comme elle l’a fait et continuera à le faire avec les artistes russes qui chercheront son soutien.

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