Depuis la fin des années 90, on assiste à ce que les critiques d’art appellent la “biennalisation” de l’art contemporain. Cela se traduit par la multitude d’événements qui fleurissent partout dans le monde sur le modèle du célèbre rendez-vous de Venise. Cette tendance ne faiblit pas et depuis quelques mois, les communiqués annonçant de nouvelles biennales se sont enchaînés. Ainsi, de nouveaux rendez-vous ont été fixés pour 2017 à Honolulu, en Antarctique, à Moscou (qui lance une triennale), à Katmandou, à Aarhus (Danemark), à Karachi, dans le désert de Californie…

Chaque événement annonce sa spécificité, en essayant de se faire une place dans cet univers de plus en plus concurrentiel. En Antarctique, on nous annonce un travail “artistique, scientifique et philosophique” pour réfléchir sur “les espaces partagés”. À Moscou, on joue la carte régionale en promettant la présence du fleuron de la jeune création russe. À Karachi, les artistes sont invités à travailler autour du thème “Witness” (“témoin”). À Aarhus, l’idée est de se concentrer sur la manière dont l’homme a interagi, tout au long de son histoire, avec la nature. Qu’importe leur forme, ces événements se présentent tous comme des laboratoires d’expérimentation. Dans Le paradoxe global des biennales, l’historienne de l’art Marie-Laure Allain Bonilla les qualifiait plutôt “d’outils de légitimation”.

Des biennales dans la périphérie

Depuis quelques années et comme ces derniers exemples le prouvent, les biennales ont tendance à se multiplier dans les zones à l’extérieur des grands centres névralgiques que sont Londres, New York ou Paris. Elles affichent aujourd’hui leur volonté d’affirmer une identité culturelle locale. Une tendance née en 1984, avec l’apparition de la Biennale de La Havane qui décidait à l’époque de faire la part belle aux artistes d’Amérique Latine.

“Les biennales sont importantes pour l’exposition internationale, pour le tourisme, pour les artistes locaux et les artistes invités, et notamment partout où il y a un faible soutien de l’État aux artistes et institutions, note Charlotte Bydler dans The Global Artworld Inc. On the Globalization of Contemporary Art. [Là où] le budget de l’État ne permet pas un musée d’art national, une biennale semble être la meilleure idée”. La Biennale ferait donc office de musée éphémère, aidant au passage le tourisme en attirant amateurs d’art, collectionneurs et artistes dans son sillage.

Roxana Azimi évoquait ces enjeux financiers dans un article du Quotidien de l’art en 2013. Ainsi, elle estimait qu’un tel événement coûtait aux mécènes privés et aux pouvoir publics une somme moyenne de 6,4 millions d’euros, citant une enquête parue dans l’ouvrage Shifting Gravity. Elle ajoutait que les biennales pouvaient s’avérer très bénéfiques pour le tourisme local.

Les biennales sous le feu des critiques

Ce sont peut-être ces enjeux financiers et touristiques importants qui placent les biennales sous le feu des critiques. En 2013, la journaliste du Figaro Valérie Duponchelle reprochait déjà “l’enjeu frénétique de la compétition internationale”, qui était loin de n’entraîner que l’émulation artistique et le partage des connaissances.

Dans la revue Figures de l’art (2011), le critique Paul Ardenne présente ainsi les biennales comme des “machines de guerre sociopolitiques” qui visent à asseoir “un point de vue majeur sur l’art, et, au-delà, sur l’état de la culture, sinon du monde.” C’est exactement ce que Marie-Laure Allain Bonilla appelle “le paradoxe global des biennales”. En apparence, elles visent à affirmer l’identité culturelle des pays organisateurs. Mais elles veulent aussi servir les intérêts du marché et bénéficier des intérêts globaux. Ces deux ambitions ne sont pas forcément compatibles.

On leur reproche ainsi de standardiser l’art, notamment en invitant un petit réseau de programmateurs internationaux qui passent d’un événement à l’autre et invitent les mêmes artistes. “Recruter un commissaire international free lance comme directeur artistique revient en quelque sorte à se conformer aux standards internationaux du monde de l’art contemporain” note ainsi Marie-Laure Allain Bonilla. Au lieu de multiplier les points de vue, on risquerait alors de formater les propositions pour correspondre à un art “biennalisé”. Lors d’une table ronde organisée par la Fondation d’Entreprise Ricard en 2003, Bertrand Lavier regrettait aussi la multiplication de ces événements qui exposent “de moins en moins de nouveautés”.

Les nouvelles biennales à l’horizon 2017 feront-elles taire ces critiques? Certaines réussissent le pari, notamment la Biennale de Kochi-Muziris, saluée en 2016 pour son audace et sa politique d’art “par le peuple pour le peuple”. Un exemple à suivre pour l’avenir.

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