Jusqu’au 25 février prochain, l’artiste allemand Gregor Hildebrandt propose une exposition labyrinthique à la galerie Almine Rech à Paris. Dans ses nouvelles œuvres, il continue à explorer sa fascination pour la musique et les supports sur lesquelles elle est enregistrée. En découpant et rassemblant cassettes et vinyles, il invente une nouvelle grammaire musicale impénétrable et sinueuse, qui réfléchit à cette mémoire collective assemblée par l’humanité au fil des années.

Il y introduit aussi un immense plancher fait de damiers assemblés les uns aux autres, qui poursuit une réflexion entêtante sur la dualité, et la toile Alle Schläge sind erlaubt, qui donne son nom à l’exposition et s’inspire du motif de la tenture d’un hôtel new-yorkais. De sa passion pour la musique à sa fascination pour les damiers, nous avons demandé à Gregor Hildebrandt de décrypter ses nouvelles œuvres.

NEWS OF THE ART WORLD – Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous intéresse dans les supports analogues que sont les cassettes et les vinyles ?

Gregor Hildebrandt – Ce qui m’intéresse en premier lieu, c’est la musique que ces supports contiennent et l’imaginaire auquel la chanson fait appel. Ce qui m’impressionne aussi c’est cette transformation des cassettes audio multicolores qui deviennent au final de grandes toiles noires. J’ai découvert les disques vinyles moulés sur une brocante de Berlin en 2003. Ces objets et ce qu’ils évoquaient, m’ont plu tout de suite: de la musique comme contenant, de la musique pour boire. J’étais très excité et j’en ai acheté immédiatement quelques-uns pour moi comme saladiers pour des fruits ou des oignons, mais aussi pour offrir à des anniversaires.

J’ai fait ma première pièce à partir de ces vinyles moulés en 2005. J’ai alors demandé au vendeur chez qui j’avais acheté ces bols de mouler un vinyle pour moi. Il s’agissait de Ne me quitte pas de Jacques Brel, que j’avais reçu de ma mère. Ce qui me plait dans les toiles que je fais maintenant en vinyles découpés ce sont que les sillons rappellent aussi fortement des marques de pinceaux.

Quel est le point de départ de vos travaux ? On peut voir dans votre dernière exposition qu’il peut être aussi différent qu’une photo, une chanson, une chambre d’hôtel…

Les points de départ sont toujours très différents, mais en général je peux dire que ce sont toujours des choses qui m’entourent et me plaisent. Ensuite, les choses se réunissent et se recroisent, comme par exemple la vue d’une fenêtre, une chanson qui passe ou ce que l’on peut avoir en tête à un moment donné.

Vous avez commencé à travailler avec les cassettes dans les années 90. À l’époque, le support était très utilisé. Comme pour le vinyle, il est ensuite tombé en disgrâce, avant de revenir à la mode… Est-ce que ces changements de perception influencent la manière dont vous pensez à votre art ? Ou la manière dont les gens qui les regardent les perçoivent ?

Je n’y pense pas forcément lorsque je travaille. Je remarque seulement que les cassettes deviennent plus rares et plus chères. Elles sont pour moi comme la peinture pour un peintre.

Comment collectez-vous les vinyles, cassettes audio et vidéo qui servent de support à votre travail ? Est-ce que ce qui est enregistré dessus apporte un sens différent à l’œuvre finale ?

J’achète des cassettes audio aux enchères sur Ebay. Ce qui est enregistré dessus à la base n’importe pas, car elles sont toutes réenregistrées au moment de faire la toile – dans la plupart des cas avec une seule chanson par toile répétée en boucle.

Cela dit, je ne suis pas sûr qu’en tant que spectateur il faille connaître les chansons pour comprendre les pièces. Je pense que même sans les entendre on ressent quelque chose de leur présence. Peut-être même l’enthousiasme qu’elles provoquent chez moi.

Gregor Hildebrandt

Gregor Hildebrandt, Alle Schläge sind erlaubt © Galerie Almine Rech

Quelle est votre propre relation à la musique quand vous travaillez ?

J’aime écouter de la musique et quand un morceau me plait vraiment je l’écoute en boucle, en permanence. Je le fais au travail, en conduisant ma voiture ou en fumant, ce que je ne fais malheureusement plus depuis quelques temps.

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu plus de l’œuvre Burning from the inside (un mur de cassettes audio), l’une des plus imposantes de votre exposition chez Almine Rech et de la manière dont vous l’avez envisagée ?

C’est la seule pièce figurative de l’exposition. En fait, au départ je ne voulais avoir aucun Kassettensetzkasten (armoire à cassette) dans l’exposition, car j’en avais déjà un très beau dans une de mes expositions récentes, mais j’ai trouvé que cela fonctionnait à merveille avec le sol en bandes de cassette Hirnholzparkett, qui se trouve devant. Cette pièce, Hirnholzparkett, est en quelque sorte ma Babylone. Dans cette salle, je voulais créer avec Burning from the inside une zone plus concentrée que l’on atteindrait comme une sorte d’Oasis au cœur de l’exposition. Le titre de ce Kassettensetzkasten est une référence à l’album éponyme du groupe Bauhaus, que je vénère. Le motif renvoie également à la pochette de l’album, mais aussi par sa tonalité et son atmosphère à la pochette de l’album Faith de The Cure.

Toute l’exposition est imaginée comme un labyrinthe et vos travaux sont eux-mêmes des labyrinthes qui mènent d’un sillon à l’autre, d’une bande à l’autre. Est-ce que c’est une forme qui vous obsède ?

Oui, c’est vrai, j’ai transformé toute la galerie au moyen de la structure labyrinthique de la salle principale. Les petites salles qui donnent sur la cour, ne semblent également plus si petites.

J’ai proposé et induit un ordre de lecture, mais par ce procédé j’ai aussi donné à voir les œuvres de manière vraiment optimale. La pièce a été divisée en fonction d’elles. Elle offre plusieurs angles de vue, mais aussi des situations frontales qui donnent le sentiment que des segments de murs, en réalité petits, sont bien plus grands et imposants. Cela me donnait aussi la possibilité de montrer plus d’œuvres, car parfois plus il y en a, mieux c’est !

Vous travaillez beaucoup le noir et le blanc. Dans l’exposition il y a une superbe œuvre d’un bleu turquoise très vif. Quel est votre rapport à la couleur ?

J’essaie en général de ne pas utiliser de couleur. Mes peintures sont presque toutes noires, car les bandes de cassette audio sont plutôt noires, et blanches, parce que les toiles sont préparées avec un apprêt blanc. Il existe aussi des bandes de cassettes marron, mais elles me plaisent moins. Mes pièces colorées, comme la toile bleue mäandern ins Blaue qui est dans la première partie de mon exposition à la galerie Almine Rech, sont composées uniquement des amorces situées aux débuts et fins des bandes de cassettes. Avant que la chanson ne commence ou ne s’arrête.

Pour la pièce Hirnholzparkett nous avons utilisé plus de 30.000 cassettes audio et comme on ne peut de toute façon pas voir ces précieuse amorces de couleurs dans la pièce, j’ai demandé à ce que nous les collections en vue de faire des toiles colorées. Ces bandes évoquent à mes yeux un début et une fin qui sans cesse se répètent.

Gregor Hildebrandt

Gregor Hildebrandt, Alle Schläge sind erlaubt © Galerie Almine Rech

À la fin de l’exposition on découvre un sol fait en damiers. Vous pouvez me dire ce qui vous intéressait dans ces jeux ?

Il s’agissait de la pièce phare de mon exposition Ich möchte weiterhin verwundbar bleiben à la galerie Grieder de Zürich. J’ai une vraie passion pour les échecs. C’est pourquoi à la base, je voulais réaliser une pièce avec des pions d’échecs. Dans cette idée, j’ai acheté beaucoup de jeux et ceux-ci comprenaient des échiquiers. J’ai disposé ces derniers les uns à côté des autres et le résultat m’a beaucoup plu.

J’avais découvert quelque temps plus tôt dans le cimetière de Morne-à-l’Eau en Guadeloupe des tombes qui étaient recouvertes d’un motif d’échiquier. Cela m’a fait penser à mes toiles “rip-offs”. Ce sont des toiles que je mets en regard et qui montrent un motif et son négatif. (il peut ainsi y avoir une toile à dominante noire et une toile à dominante blanche ndlr) J’ai donc reproduit une partie du cimetière dans les toiles de mon exposition à Zurich. Je me suis inspiré de leur organisation spatiale: chaque toile se rapporte à une tombe, ce à quoi j’ai ajouté le sol en damier.

Tina Sauerländer a déjà remarqué, alors que nous parlions de ma pièce Das Schachspiel (2008), la relation qui existe entre la dualité noire et blanche du jeu et mes “rip-offs”, qui comprennent toujours une version à dominante blanche et une autre à dominante blanche. Souvent, elles se reflètent.

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