Il y a quarante ans, Françoise Chibret-Plaussu a ouvert la Galerie de la Présidence, poussée par “l’insouciance de la jeunesse” comme elle l’explique aujourd’hui en riant. Conseillée à l’époque par un ami de son père, elle a monté des expositions consacrées à Maurice de Vlaminck, Albert Marquet, Marcel Gromaire. Depuis, sa fille Florence l’a rejointe et elles ont gardé comme ligne directrice d’éclairer les zones d’ombres du modernisme, quitte à voguer contre les modes et à défendre la figuration quand la tendance voudrait que l’on se penche sur l’abstraction.

“Les générations changent, et les goûts changent, explique Françoise Chibret-Plaussu. C’est le rôle des musées, des galeries et des historiens d’entretenir la mémoire de certains peintres que l’on a tendance à oublier comme Desnoyer ou La Fresnaye.” C’est ainsi qu’après une grande exposition consacrée à Albert Marquet, les deux galeristes mettent à l’honneur, jusqu’au 30 juin, l’œuvre de Francis Gruber, l’un de ces artistes figuratifs qui est injustement tombé dans un certain oubli. Elles présentent des paysages, des portraits et des dessins de l’artiste. “Ce peintre nancéen a eu une vie très courte, raconte Florence Chibret-Plaussu. Il est mort en 1948 à l’âge de 36 ans, et il a laissé une production assez intimiste. Une de ses toiles (Job, 1944) est conservée à la Tate, et un ensemble d’œuvres est exposé au Musée d’art moderne de la ville de Paris, mais son œuvre est surtout connue des conservateurs et des professionnels du monde de l’art.”

Francis Gruber

« Femme assise au canapé vert », 1946, 116 x 89 cm, Francis Gruber © Galerie de la Présidence

Un peintre surprenant

Les deux galeristes entretiennent toutes les deux une relation très forte avec l’œuvre de ce peintre figuratif inspiré par Jérome Bosch ou Albrecht Dürer. “L’ami de mes parents avec qui j’ai ouvert la galerie avait une collection d’œuvres de Gruber, se souvient Françoise Chibret-Plaussu. J’ai trouvé son œuvre tellement surprenante que j’ai commencé à acheter certaines de ses toiles.” Sa fille Florence a, elle aussi, un lien particulier avec Gruber. “Le premier tableau que je me suis acheté il y a quinze ans était un tableau de Gruber, explique-t-elle. C’était un paysage de Val d’Isère que j’ai toujours. J’y ai mis toutes mes économies, j’ai eu un vrai coup de foudre.”

Il y a deux ou trois ans, les deux galeristes entrevoient enfin une possibilité de proposer un temps fort autour de l’artiste. La révélation leur vient en lisant des livres qui font un rapprochement entre Gruber et Alberto Giacometti. Elles se plongent notamment dans l’ouvrage de Thierry Dufresne, Le journal de Giacometti. La fondation Giacometti accepte de soutenir leur initiative.

Les parallèles entre les deux artistes sont nombreux : leurs ateliers se situaient dans le même quartier, ils ont tous les deux rendus hommage à Jacques Callot et ils partageaient surtout une proche amitié et une correspondance, dont des extraits sont publiés dans le catalogue de l’exposition. À la mort de Gruber, Giacometti a d’ailleurs dessiné sa pierre tombale. “Ce qu’ils ont en commun, explique Florence Chibret-Plaussu, c’est une écriture vibrante, graphique.” Les nus féminins décharnés de Gruber, et notamment la superbe toile L’amour quitte la terre, rappellent les longues figures de Giacometti. Au dernier étage de la galerie, on peut voir les dessins des deux artistes accrochés côte à côte. Les deux artistes ont aussi tous les deux une période surréaliste ou fantastique, qui se retrouve dans la Composition, paysage fantastique de Gruber (1941).

Francis Gruber

Giacometti, « Trois têtes », 1960, dessin © Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti + ADAGP) Paris 2017

Le petit génie de la bande

“Gruber était le petit génie de la bande, continue Françoise Chibret-Plaussu. Malraux disait de lui qu’il était le chef de file de sa génération.” Tout comme Giacometti, il est à part dans l’histoire de l’art. Les galeristes refusent de le limiter à l’expressionnisme. Son œuvre est sombre, parfois dure, les visages qui hantent ses toiles sont mystérieux, mélancoliques et les paysages sont menaçant, à l’image de son magistral L’orage (1938), l’une des pièces maîtresses de l’exposition. “C’est vrai qu’il y a une force expressive importante chez lui, commente Florence Chibret-Plaussu. Il défendait vraiment la peinture figurative et n’adhérait pas du tout au cubisme et à l’abstraction.” Il est marqué par les périodes durant lesquelles il peindra : l’avant-guerre, la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre. À la fin de sa carrière, les toiles se font plus lumineuses, l’espoir point au moment même où la tuberculose l’emporte.

Jusqu’à fin juin, les deux galeristes espèrent que l’exposition attirera un public curieux de découvrir Gruber, ou attiré par le nom de Giacometti. “Ce n’est pas une exposition avec un objectif commercial, expliquent-elles. L’objectif premier, c’est de montrer et de faire connaître Gruber.” Pour la suite, elles ne manquent pas d’idées et les noms des peintres qui les passionnent s’enchaînent, de Fautrier à Derain en passant par Jean Hélion. Ne reste plus qu’à trouver les toiles pouvant éclairer l’œuvre de ces artistes qui continuent de les passionner.

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