« Nous sommes les deux plus grands peintres de l’époque, toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne. »

Cette assertion audacieuse est due à Henri Julien Rousseau (1944-1910), peintre vieillissant de la génération de Gauguin que tout le monde appelle le Naïf, adressée vers la fin de 1908 au jeune Picasso en passe de découvrir le Cubisme !… Aujourd’hui encore elle peut surprendre et pourtant…

Si le Douanier Rousseau (ainsi surnommé indûment par Apollinaire) est désormais célèbre au Salon des Indépendants, c’est que sa peinture reste une attraction à ne pas manquer, objet de la risée du public comme de nombreux critiques. Picasso, au contraire, lui voue d‘emblée une fascination durable, au point d’organiser dans son atelier du Bateau-Lavoir, fin novembre 1908 peu après leur rencontre, un banquet en son honneur réunissant l’avant-garde artistique et littéraire : «… un sympathique petit vieillard au dos rond, le visage souriant et les yeux brillants, pénétra dans la pièce une canne à la main. Il fut chaleureusement accueilli et l’on voyait qu’il était enchanté de se trouver parmi tant d’amis et d’admirateurs. », raconte le peintre américain Max Weber ; on l’assoit sur une chaise posée sur une caisse, « comme une sorte de trône » mais il conserve « un grand stoïcisme », dira Fernande Olivier, compagne de Picasso ; discours, poèmes, alcool et musique jouée par Rousseau sur son fidèle violon fusent pendant cette soirée mémorable.

C’est là rien moins que l’apothéose de la vie de Rousseau, une vie émaillée dès son enfance à Laval de drames familiaux, depuis la faillite de son grand-père et la régression sociale de son père jusqu’à la perte successive de sept enfants –seule sa fille Julia survivra- et de deux épouses, suivie sur le tard de déboires amoureux, sans compter une impécuniosité permanente : après une scolarité médiocre et cinq années passées dans l’armée, il devient modeste employé à l’Octroi de Paris de 1872 à fin 1893 ; mais sa pension de retraite étant insuffisante pour vivre et s’adonner à son art (il est condamné en 1904 à régler ses dettes envers son marchand de couleurs), il donne chez lui des leçons de peinture ou de musique ; en dépit de tous ses efforts et de l’influence du notable Victor Pannelier, son frère en maçonnerie, il ne vendra rien à l’État ni à la Ville de Paris ni même à sa ville natale, échouera aux concours organisés par les municipalités de Bagnolet (1893), Vincennes (1898) ou Asnières (1900) et malgré quelques embellies tardives -grâce à des commandes ou achats de voisins, d’amis ou du marchand Vollard- il devra réclamer, encore en 1909, le secours de son ami Apollinaire…

Douanier Rousseau

Lac Daumesnil (effet d’orage), Indép. 1901

Les difficultés incessantes de son existence n’entachent pourtant pas son heureux et généreux caractère :

« Il débordait d’amour pour les êtres et les choses et il y avait tant de paix, tant de soleil dans son cœur que rien de triste n’avait de prise sur lui. », écrit Wilhelm Uhde, ami dévoué de l’artiste à partir de 1907 (biographie, 1911).

« C’est en lui donnant la main que j’ai appris qu’un air de gaieté vous sauve de bien des ennuis. (…) il se mettait à fredonner ‘Auprès de ma blonde, qu’il fait bon dormir’ », racontera sa petite-fille Jeanne.

Le cœur sur la main, il n’hésite pas à héberger son ami Alfred Jarry d’août à novembre 1897, dans son unique chambre du 14 de l’avenue du Maine, et tente aussi de secourir les pauvres gens de son quartier de Plaisance, en les recommandant à Victor Pannelier, conseiller municipal.

Cette « nécessité naturelle chez Rousseau que d’aimer et d’être aimé » (Uhde) s’exprime aussi dans sa forte inclination pour les femmes, dans une quête effrénée de l’âme sœur jusqu’à la fin de sa vie, après la mort de sa chère Clémence (1888) puis de Joséphine (1903), même s’il avoue avoir « bien souffert par le cœur » :

« … ma pauvre femme quitta cette terre si aride pour les uns, après vingt ans d’une union pure sacrée ne vivant l’un que pour l’autre (…)… ces vingt ans furent le bonheur de ma vie, aussi j’avais le courage… heureusement que j’aimais tout ce qui m’entourait et ceci avec juste raison… » (1907)

Douanier Rousseau

Autoportrait à la lampe (Musée Picasso, Paris)

Douanier Rousseau

Portrait de sa première épouse à la lampe (Musée Picasso, Paris)

 

Aptitude exceptionnelle à l’amour et à la joie profonde qui n’est nullement nuisible à une démarche artistique intense et profonde :

« Il est d’un grand intérêt de retrouver dans son art les qualités de son âme et de rapprocher sa vie de sa peinture. » ; « La passion du travail, la vigueur et la ténacité de sa volonté, la conscience de sa propre valeur, élèvent Rousseau hors du rang des hommes ordinaires » ; « Il n’avait pas le tempérament de l’amateur paisible, soucieux seulement du détail, mais celui du héros, dont la volonté à chaque instant tend ardemment vers l’entité. » (Uhde)

La baronne Hélène d’Oettingen (alias Roch Grey), son amie et biographe, raconte qu’à la fin de sa vie, il s’assoupissait en peignant et quand il se réveillait, « au fond de ses yeux s’allumait la jeunesse, l’appétit de vie, de gaieté, source intarissable d’amour qui fleurissait dans ses lotus éclatants, dans ses forêts vierges… » (1922)

« Dans toutes mes œuvres, l’on remarque la sincérité, ce que j’ai toujours cherché dans mes actes comme dans mon travail », clame-t-il lorsqu’il est incarcéré en 1907 pour avoir trempé malgré lui dans une escroquerie.

Sa « simplicité touchant à l’extrême aristocratie » (Roch Grey) va de pair en effet avec une crédulité hors du commun, du fait qu’« instinctivement il recherche les bons côtés d’un homme, pratique ceux-là et ne se préoccupe pas du reste… » (Uhde)

Si celle-ci lui a joué bien des tours, fomentés par ses collègues, ses compagnons rapins -tel Gauguin, bien connu pour ses mystifications- voire de mauvaises fréquentations qui le mèneront en prison, elle n’a en revanche pas de prise sur la puissance de sa vocation, sur une foi imperturbable en son génie propre et son succès à venir :

« Tu as tort de ne pas aimer ma peinture, tu en auras un jour pour plus de cent mille francs ! », assure-t-il à sa fille Julia (propos rapportés par sa petite-fille).

Vlaminck se souvient : « Un public hilare se tenait les côtes devant les toiles d’Henri Rousseau. Lui, serein, drapé dans un vieux pardessus, nageait dans la béatitude… Il ne pouvait se douter un seul instant que ces rires lui fussent destinés… » (Portraits avant décès, 1943)

« (…) le bon Rousseau ne voulut jamais entendre aucune moquerie, tandis qu’il était fort sensible à un compliment », confirme Apollinaire. L’artiste ne peut envisager que des récompenses attribuées à un dénommé Rousseau concernent en fait un homonyme : il fait graver sur ses cartes de visite le titre de « médaillé de la Ville de Paris », puis rajoute les palmes académiques sur son veston dans Moi-même, portrait-paysage (1890) !

Douanier Rousseau

Moi-même, Portrait-Paysage, 1890 (Národní Galerie, Prague)

En réalité, de son vivant, il ne fut gratifié que d’une seule récompense officielle, celle de l’Académie littéraire et musicale de France pour sa valse Clémence (1885), qu’il joua lui-même salle Beethoven.

La musique en effet occupe une place privilégiée dans son existence : violoniste et auteur de compositions, il anime les soirées organisées dans son atelier à partir de 1907 environ mais on lui connaît aussi quelques pièces de théâtre, des poèmes en lien avec ses peintures, une sculpture sur bois, une céramique.

Un engagement dans l’art total, une dimension poétique et affective donnée à l’existence, qui témoignent d’une unité remarquablement profonde entre la vie et l’œuvre, saluée plus tard par Tristan Tzara, cofondateur du mouvement Dada en 1916 (1948).

De même, la confiance sereine et inébranlable de sa valeur de créateur « dont la pensée s’élève dans le beau et le bien » (Portraits du Prochain Siècle, notice autobiographique, 1895) entre en résonance avec sa foi profonde en Dieu, créateur de toutes choses, bien que devenu anticlérical en réaction sans doute aux excès de piété de sa mère :

« Dieu est partout, il voit tout (…). À ceux qui l’aiment il les empêchera de faire le mal, puisqu’ils le craindront, ainsi que tous les autres esprits qui sont autour de lui qui est l’Esprit supérieur à tout, l’Esprit par excellence. » (1899)

De fait, après la mort de son fils Henri à l’âge de 18 ans, Rousseau se tourne vers l’ésotérisme, fréquentant les Rose-Croix du Temple avec lesquels il pratique le spiritisme, qu’il ne manque pas d’évoquer dans son art : Le Passé et le Présent ou La Pensée philosophique (1899), tableau qualifié par lui-même de « spirite », le présente avec Joséphine récemment épousée, chacun pouvant maintenir un lien de fidélité avec son défunt époux, puisque la frontière entre les mondes visible et invisible, entre passé et présent, n’est qu’apparente. Uhde relate que Rousseau s’étant assoupi un peu, reprend ensuite le pinceau avec une expression étrange sur le visage : « Tu n’as pas vu comme ma main a bougé ? demande-t-il (…), c’est ma pauvre femme qui était ici et qui conduisait ma main. (…) du courage, Rousseau, me disait-elle, tu mèneras cela à bonne fin ! »

Au terme de son existence, il avoue cependant : « Je ne pourrai maintenant changer ma manière que j’ai acquise par un travail opiniâtre, vous devez le penser. » (avril 1910)

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