Jusqu’au 20 février prochain, la Fondation Louis Vuitton expose l’exceptionnelle collection de Sergueï Chtchoukine. Un rare assemblage de chefs d’œuvres de Monet, Gauguin, Picasso ou Matisse qui permet aux visiteurs une plongée dans l’histoire de l’art Moderne. Chaque salle dévoile une couleur, une émotion. Mais qui est l’homme qui, pendant plusieurs décennies, a acheté ces toiles aux plus grands marchands français pour les exposer dans son Palais russe ? Longtemps considéré comme fou, puis progressivement effacé de l’histoire, retour sur le parcours atypique de Sergueï Chtchoukine, amoureux d’art et collectionneur visionnaire.

Un ponte de l’industrie textile moscovite

Sergueï grandit dans une famille russe très aisée. Son père est le principal grossiste en textile de Moscou. Il cherche à former ses fils à le remplacer et Sergueï, malgré un bégaiement qui le handicape les premières années de sa vie, est celui qui montre le plus d’aptitudes pour les affaires. Il devient le bras droit de son père et reprendra son entreprise à son décès en 1890. Tout au long de sa carrière, Sergueï Chtchoukine arpente le monde à la recherche des plus beaux tissus. Dans les ateliers de sa firme, il choisit quels motifs il utilisera pour ses collections. Beaucoup pensent que son œil aiguisé et son instinct pour la peinture se développent au sein de cette activité professionnelle.

Un Russe à Paris

Chtchoukine voyage partout dans le monde, mais sa destination de prédilection reste Paris. C’est là-bas qu’il commence à acheter des tableaux, comme la mode le veut dans la capitale française. Son premier achat est d’ailleurs un clin d’œil à sa ville d’adoption. Il achète en 1898 à Paul Durand-Ruel une toile de Pissaro qui représente la rue de l’Opéra, qu’il voit à travers sa fenêtre. Le début d’une longue passion. Dans les premières années de sa collection, il achète ainsi aux marchands parisiens des toiles de Monet, Cézanne, Renoir, Gauguin et Degas.

Un goût à contre-courant

Lorsqu’il rentre à Moscou, Chtchoukine commence à exposer ses achats dans les grandes salles du Palais Troubetskoï où il réside. Il installe les toiles impressionnistes, fauves et cubistes collées les unes aux autres, créant des explosions de couleurs et de sensations. Très rapidement, ses goûts sont raillés dans la capitale russe, où on l’accuse d’acheter n’importe quoi à n’importe qui. Ses collègues, qu’il invite pour des dîners, affirment qu’il couvre ses murs “d’horreurs”. L’un de ses choix les plus décriés? Les deux panneaux qu’il commande à Matisse pour décorer son escalier. Le peintre français réalise pour lui La Danse et La Musique, qu’il expose une première fois au salon d’automne à Paris en 1910. La critique abhorre les deux toiles, ce qui fait hésiter le collectionneur russe, prêt à annuler sa commande. Le reportage Le roman d’un collectionneur cite alors ce que Chtchoukine écrit à Matisse : “J’ai honte de ma faiblesse et de mon manque de courage, il ne faut pas abandonner le champ de bataille sans essayer la lutte. Pour cette raison, je suis résolu d’exposer vos panneaux. On criera, on rira, mais comme d’après ma conviction votre chemin est juste, peut-être le temps sera mon allié. Et à la fin, j’aurai la victoire.”

Plus tard, sa passion pour Picasso est toute aussi incomprise. Chtchoukine apprend à aimer le peintre espagnol, qui lui donne les premiers temps l’impression de “manger du verre pilé”, en accrochant sa Femme à l’éventail dans un couloir vide, et en la regardant tous les jours. Il dédiera ensuite toute une pièce à ses œuvres. Ses contemporains n’auront pas sa patience.

Chtchoukine

Le Déjeuner sur l’herbe de Monet fait partie de l’exposition Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton

Une vie marquée par la tragédie

Sergueï Chtchoukine semble tout avoir pour lui. Il a réussi sa carrière et sa vie de famille. Pourtant, à partir de 1905, son existence bascule. Son fis est retrouvé mort dans la rivière Moskova. Quelques mois plus tard, sa femme décède d’une maladie foudroyante. Cinq ans plus tard, son deuxième fils se suicide d’une balle dans le cœur. Après la mort de son premier garçon, il achète de nombreuses toiles de Gauguin, comme pour s’échapper de la réalité vers un ailleurs rêvé. Lorsque sa femme décède, il essaie de se retrancher dans un monastère dans le désert du Sinaï mais il ne peut que se rendre à l’évidence : il a besoin de Paris et de ses tableaux. Les années qui suivront ce drame, ses détracteurs continueront à sous-entendre que c’est la folie et le chagrin qui l’ont poussé à acheter des œuvres aussi étranges.

Il fait de son Palais un musée

À l’été 1908, Chtchoukine décide de démocratiser sa collection en l’ouvrant au public. D’après les témoignages de l’époque, il se fait aussi guide et explique à ses visiteurs curieux la provenance des toiles et l’histoire de leurs auteurs. Le Palais Troubetskoï devient un musée d’art d’un nouveau genre. Tous les jeunes peintres de l’avant-garde russe s’y rendent, de Malévitch à Rodtchenko en passant par Taline ou Rozanova. Ils s’inspirent de ce qu’ils y découvrent pour lancer leur propre mouvement.

Une collection dispersée, un nom effacé

En 1918, suite à la révolution, Chtchoukine est obligé de fuir la Russie. Il s’installe en France où il finira sa vie, loin de sa collection. Cette dernière est d’abord nationalisée, au sein du Palais, avant d’être répartie par Staline entre deux musées : le musée Pouchkine à Moscou et le Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Le nom de Chtchoukine est effacé et dissocié de sa précieuse collection, avant d’être réhabilité dans les années 50. Avec l’exposition à la Fondation Louis Vuitton, l’homme d’affaire russe disparu en 1936 continue de reprendre sa digne place dans l’histoire de l’art.

Articles Similaires
ventes 2016 sales

Dix des plus belles ventes de 2016

Le marché de l’art est de plus en plus exigeant. Cela n’a pas empêché les collectionneurs d’investir pendant les grandes

Christie's Monet Munch vente

Munch et Monet, stars des ventes impressionnistes à New York

Tout juste une semaine après les élections présidentielles américaines, Christie’s et Sotheby’s ont ouvert la grande semaine de ventes à

Pastel Monet, Richard Green

Un pastel inconnu de Monet découvert derrière un autre dessin

Jonathan Green, l’un des directeurs de la galerie Richard Green à Londres, a eu une surprise de taille en observant

Meules, fin de l'été, Claude Monet

Une œuvre de Monet découverte en Finlande

Il est excessivement rare que des toiles de cette importance soient encore authentifiées. Et pourtant, c’est bien ce qui est

Ventes impressionnistes et modernes Londres Christies Sothebys

Ventes Impressionnistes et Modernes de Londres : Pas d’essoufflement du marché en vue

Alors que le contexte économique incertain pourrait s’avérer peu propice à l’achat d’œuvres d’art à ces niveaux de prix et

Pin It on Pinterest