Collectionneur depuis l’âge de 13 ans, ex-gérant de galerie, ancien directeur du salon de Montrouge… Stéphane Corréard connaît le monde de l’art sur le bout des doigts et aucun de ses aspects ne lui échappe. Il est le témoin privilégié des mutations du marché, de son industrialisation à sa mondialisation. Et depuis plusieurs années, il se pose une question. Comment empêcher l’art de se résumer à sa valeur marchande et redonner un visage humain aux acteurs du milieu ?

Du fruit de ses réflexions est né l’événement “Galeristes”, qu’il monte cette année pour la première fois avec le collectionneur Michel Poitevin. Un rendez-vous d’un nouveau genre qui mettra en avant les galeries à tailles humaines et leurs gérants du 8 au 11 décembre au Carreau du Temple. Un peu moins de trente galeries françaises auront l’opportunité de renouer avec les collectionneurs, de faire naître de nouvelles vocations et surtout d’échanger avec le public.

Stéphane Corréard nous a expliqué la genèse de son projet et livré son analyse sur les problèmes que rencontrent la profession depuis une dizaine d’années.

News of the art world – Comment est né le projet de Galeristes ?

Stéphane Corréard – Il est né d’une réflexion sur les problèmes que rencontrent les galeries françaises actuellement. Ces dernières années, une partie du marché de l’art est devenue une industrie culturelle, emportée par une mondialisation aux proportions inédites. En imaginant Galeristes, j’ai voulu réfléchir à ce qui fait vivre les galeries indépendantes à taille humaine. Je me suis dit qu’elles avaient avant tout besoin d’un public fidèle, qui reconnaît leur singularité et leur apport dans la vie artistique. J’ai donc eu envie de faire un salon à la fois pour les mettre en avant et pour leur présenter de nouveaux amateurs d’art.

Comment avez-vous imaginé la sélection des galeries ?

J’étais sûr dès le début qu’il fallait prendre en considération des candidatures très différentes, avoir un processus de sélection transparent et arriver à des choix assez divers. L’idée c’est que tout le monde y trouve son compte. C’était déjà mon but au salon de Montrouge : que chacun puisse repartir avec trois ou quatre coups de cœur.

Je veux faire la même chose à Galeristes en proposant des profils et des propositions artistiques si différents que tous les amateurs, quels que soient leurs goûts ou leurs âges, puissent repartir avec une œuvre. Je veux encourager un rapport intime à l’art et faire accepter l’idée que chacun peut être collectionneur, quels que soient ses moyens ou son âge. Moi-même j’ai commencé à 13 ans !

Galeristes

Stéphane Corréard, fondateur de Galeristes © Fabrice Gousset

Cette année dans les grosses foires, on a remarqué une tendance des galeries à présenter des valeurs sûres. Est-ce contre cela que vous voulez vous battre ?

Oui tout à fait, même si c’est quelque chose que je comprends. Les foires sont devenues extrêmement compétitives et les galeries, pour être acceptées, doivent présenter un projet. Les critères sont plus ou moins opaques. Personnellement je trouve cela infantilisant de dire aux galeries ce qu’elles doivent montrer. Il s’agit d’entreprises qui peuvent décider quels sont leurs besoins.

Le résultat c’est que quand on visite une grande foire, tout est fait pour qu’on passe d’une galerie à une autre sans se rendre compte qu’on a changé de stand. On n’a pas l’impression d’avoir affaire à des individualités.

À quoi est dû cet effacement des personnalités des galeristes selon vous ?

Les choses ont beaucoup changé. Dans les années 70 ou 80, on allait dans les galeries pour se tenir au courant de l’actualité de l’art. Il n’y avait pas d’Internet, pas de foires et très peu de revues. Les amateurs faisaient ainsi le tour de ces établissements toutes les semaines. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de manières de se tenir informé de l’actualité artistique. Donc ce qui devient intéressant dans la galerie d’art, c’est le galeriste ! On y va parce qu’on aime le regard de la personne, son esprit, parce qu’on apprécie la discussion. Sauf qu’il y a eu un véritable éloignement avec le public ces dernières années.

On a noté un mouvement de professionnalisation des galeries qui s’est traduit par des “white cube” dans lesquels on ne voit personne. Le directeur est retranché dans son bureau et il ne vient que s’il connaît le client. C’est précisément cet entre-soi que j’ai voulu briser avec notre salon, pour encourager de nouvelles rencontres.

Galeristes Stéphane Corréard

Lucy Glendinning, Prayer for Life 2, 2015. © Courtesy de l’artiste et la Galerie Da-End

Il faudrait donc redonner un visage aux galeristes ?

Oui. Dans les foires on voit des œuvres, parfois intéressantes, parfois moins. Mais on ne voit pas des individus. Dans notre scénographie, pensée par Dominique Perrault, on sort du cadre de l’exposition avec des murs blancs pour se rapprocher d’un modèle entre le bureau et la réserve. Chacun aura un espace modulable, totalement personnalisable.

Chaque personne va donc apporter des objets personnels pour son stand, des photos, des livres, des objets d’art primitif, des œuvres d’artistes qu’ils ne représentent pas… On veut exprimer leur personnalité, ce qui les distingue du voisin.

La relation aux collectionneurs fait-elle aussi partie du problème du secteur ?

Cette relation s’est un peu abimée en effet. J’ai impliqué beaucoup de collectionneurs dans mon projet, notamment Michel Poitevin, qui coordonne le comité de sélection. L’idée c’était de réfléchir à la relation fondamentale qu’il peut y avoir entre le collectionneur et le galeriste. Avec l’internationalisation du milieu, ces derniers ont perdu le contact avec leur clientèle. Ils ont notamment abandonné le rôle d’art advisor, qui faisait partie de leur ADN. En effet, toutes les grandes collections du XXe siècle se sont faites avec l’appui de grands marchands, qui mettaient en avant ce qu’ils présentaient et étaient aussi capables d’acheter ailleurs. C’est un lien intellectuel.

L’avenir, pour les galeries à taille humaine, c’est de réinvestir le champ du conseil dans une relation d’égale à égale avec le collectionneur, pour éveiller une nouvelle sensibilité. Il faut sortir de la relation immédiate de commerce.

Est-il encore temps de restaurer cette relation plus personnelle au sein du marché de l’art ?

Bien sûr ! Avec la mondialisation, les gens se sont rendus compte que la dimension artisanale était menacée. Si l’on veut que le monde de l’art subsiste, il faut le défendre de manière volontariste.

De mon côté, j’ai trouvé un vrai écho quand j’ai présenté ces enjeux. Notamment du côté du Ministère de la Culture, qui nous aide pour Galeristes. On organise avec eux le programme “Un immeuble, une œuvre”, qui a été lancé avec des promoteurs et qui vise à doter tous les immeubles rénovés ou construits d’une œuvre contemporaine.

Dans mon comité stratégique, j’ai un grand collectionneur qui me disait qu’après avoir fréquenté des banquiers et des hommes d’affaires toute la semaine, il veut pouvoir discuter d’art, de littérature et de philosophie en allant dans les galeries. Voilà un autre genre de personnes très attaché à ce modèle, prêts à le défendre.

Depuis dix ans, beaucoup de ceux à qui je parle de ce problème me répondent que c’est du fantasme. Or aujourd’hui, quand on voit des galeries qui annoncent 1 milliard de dollars de chiffre d’affaire, qui sont implantées dans plusieurs de pays, qui représentent 3000 artistes… Il faut se rendre compte que c’est une vraie industrie ! Et il faut que les gens qui veulent autre chose sachent où s’adresser.

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